Juste une fille de Goma

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Il n'est pas facile de naître femme à Goma, et encore moins d’y faire valoir ses droits. Cette région de l’est de la République Démocratique du Congo est l’un des endroits les plus dangereux au monde pour les femmes. Depuis le génocide de 1994 au Rwanda voisin, des affrontements quasi-permanents y font rage, faisant plus de cinq millions de morts et des dizaines de millions de déplaçés. Le viol y est quotidiennement utilisé comme arme de guerre et les droits des femmes piétinés. Pour Nabintu, une jeune femme créative tournée vers l'avenir, une éruption volcanique qui menace sa ville natale déclenche un effet domino qui la conduit au cœur de la lutte des femmes de sa région. Mais jusqu'où est-elle prête à aller au nom de cette cause ?

Transcript

Avertissement : Radio Workshop est produit pour l’oreille et conçu pour être entendu. Si vous le pouvez, nous vous encourageons vivement à écouter l’audio, qui contient des émotions et des emphases qui ne figurent pas sur la page. Les transcriptions sont générées par une combinaison de logiciels de reconnaissance vocale et de transcripteurs humains, et peuvent contenir des erreurs. Veuillez vérifier l’audio correspondant avant de le citer dans un texte écrit. La version officielle des podcasts de Radio Workshop est l’audio.

JE M’APPELLE JÉRÉMIE MUPEPE, ET VOUS ÉCOUTEZ RADIO WORKSHOP EN FRANÇAIS.

IL Y A QUELQUES MOIS, NOTRE ÉQUIPE A RENCONTRÉ NABINTU, UNE ÉCRIVAINE ET ARTISTE FÉMINISTE DE 20 ANS.  ELLE VIENT DE GOMA, DANS L’EST DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO.

GOMA EST UNE VILLE QUI EST SOUVENT CONNUE POUR SON PASSÉ ET SON PRÉSENT TUMULTUEUX. EN 1994, LES VIOLENCES DU GÉNOCIDE DU RWANDA VOISIN TRAVERSENT LA FRONTIÈRE. LA RÉGION DU NORD-KIVU DEVIENT ALORS UNE ZONE DE NON-DROIT. DEPUIS, DE NOMBREUX GROUPES REBELLES S’EN DISPUTENT LE CONTRÔLE.

À CE JOUR, CETTE GUERRE A CAUSÉ LA MORT DE PLUS DE CINQ MILLIONS DE PERSONNES. DES MILLIONS D’AUTRES ONT ÉTÉ DÉPLACÉES OU BLESSÉES. LE VIOL EST RÉGULIÈREMENT UTILISÉ COMME ARME DE GUERRE. MOI, JE SUIS LE PÈRE D’UNE PETITE FILLE, ET JE NE PEUX PAS M’EMPÊCHER DE PENSER À MES SOEURS CONGOLAISES BRISÉES ET RÉDUITES AU SILENCE. LEURS CORPS SONT DEVENUS UN CHAMP DE BATAILLE.

MAIS LORSQUE NABINTU PARLE DE GOMA, ELLE TIENT TOUJOURS À FAIRE SAVOIR AUX GENS QUE C’EST UNE VILLE QUI NE SE RÉSUME PAS À LA VIOLENCE. GOMA, C’EST BIEN PLUS QUE CELA.

DEPUIS NOTRE RENCONTRE, LA SITUATION A EMPIRÉ. MAIS LE 25 JANVIER DERNIER, APRÈS UN COMBAT ACHARNÉ CONTRE UN GROUPE DE REBELLES APPELÉ LES M23, LES FORCES DE L’ORDRE SE SONT VUES DÉPASSÉES, DÉSARMÉES. LA VILLE DE GOMA EST TOMBÉE, ET MAINTENANT, ELLE ÉTOUFFE.

FACE À UN AVENIR INCERTAIN, L’HISTOIRE DE NABINTU PREND UNE AUTRE DIMENSION. ELLE NOUS RAPPELLE PLUS QUE JAMAIS TOUT CE QUI EST EN JEU POUR LES FILLES ET LES FEMMES DE LA RÉGION.

AVANT DE DÉBUTER, UN AVERTISSEMENT: CET ÉPISODE PARLE DE LA GUERRE, D’AGRESSIONS SEXUELLES, ET CONTIENT DES SCÈNES DE VIOLENCE. VOICI DONC NABINTU. UNE JEUNE FILLE DE GOMA.

Nabintu: Goma, c’est une ville remplie d’amour et de violence à la fois. C’est une ville où tu passes une très belle journée. Tu vois des amis, t’es toute heureuse et, et tu vas au travail. Tout se passe bien. Et le soir, t’es en train de rentrer à la maison, on a tué quelqu’un.

CETTE CONTRADICTION QUE DÉCRIT NABINTU, ELLE A LIEU SUR UNE TERRE EN ÉBULLITION. GOMA EST SITUÉE À DIX KILOMÈTRES DU VOLCAN NYIRAGONGO, QUI FAIT RÉGULIÈREMENT ÉRUPTION. LE 22 MAI 2021, NABINTU EST CHEZ SA TANTE, AVEC SES COUSINES, QUAND TOUT D’UN COUP, ELLES ENTENDENT DES GENS FUIR AU LOIN.

Nabintu: Je sors dehors, on dit que c’est le volcan. Mais je dis, c’est une blague! Normalement, on était censé être prévenu de son évolution.

L’OBSERVATOIRE VOLCANOLOGIQUE DE GOMA N’A DÉTECTÉ AUCUN SIGNAL. POURTANT, DES COULÉES DE LAVE MENACENT MAINTENANT LA VILLE ET LE QUARTIER DE NABINTU.

Nabintu: Tout le monde est parti et je prends peur. Et là, je reste quand même… Je reste quand même là.

CAR NABINTU, ELLE, NE PEUT PAS PARTIR. PLUSIEURS ANNÉES AUPARAVANT, SES PARENTS ONT DIVORCÉ ET REFAIT LEURS VIES CHACUN DE LEUR CÔTÉ.

NABINTU, SA PETITE SOEUR, ET LEURS SEPT FRÈRES SONT PARTIS VIVRE AVEC LEUR GRAND-MÈRE, UNE CONGOLAISE TRÈS TRADITIONNELLE. PLUS TARD, NABINTU SE RETROUVE EN CHARGE DE SA PETITE SŒUR QUI A DE GROS PROBLÈMES DE SANTÉ.

LORSQUE LE VOLCAN ENTRE EN ÉRUPTION, NABINTU N’A PAS D’AUTRE CHOIX QUE DE FAIRE FACE AU DANGER.

Nabintu: J’aurais bien aimé partir, mais j’ai ma petite soeur, je peux pas la mettre au dos et courir. Et je ressens, cette impuissance. Je me dis mais je ne peux rien faire.

NABINTU DIT QUE TRÈS TÔT, ELLE A COMPRIS QU’ÊTRE UNE FEMME, EN RDC, ÇA VOULAIT JUSTEMENT DIRE ACCEPTER DE TELLES RESPONSABILITÉS.

MAIS ELLE S’EST TOUJOURS SENTIE ÉTOUFFÉE PAR L’INÉGALITÉ DES GENRES QUI RÈGNE EN RDC. ALORS À GOMA, ELLE A REJOINT UNE COMMUNAUTÉ CRÉATIVE, TOURNÉE VERS LE FUTUR. UNE JEUNESSE QUI A ENVIE DE LAISSER CES NORMES DANS LE PASSÉ.

Nabintu: On m’a dit qu’une femme, ça n’a pas de rêve, pas d’ambition. Ça a juste un beau derrière, même pas une simple carrière. Ça sourit, ça dit oui, ça dit merci. Même pour un compliment pourri, ça apaise les cris même quand c’est elle qui subit les coups.

IL Y A QUELQUES ANNÉES, NABINTU A COMMENCÉ À SLAMER. ET DANS SES TEXTES, IL Y A UN SUJET QUI REVIENt, ENCORE ET ENCORE. LA PLACE DES FEMMES EN RDC.

Nabintu:Telles sont les règles de ma société, devrais-je, me plier à toutes ces règles maudites? Ces règles qui m’interdisent de prendre parole devant un homme, même quand c’est pour défendre ma cause.

À LA MAISON, NABINTU LES A BIEN CONNUES, CES RÈGLES. DÉJÀ TOUTE PETITE, ELLE AVAIT PEUR DE PROVOQUER SA GRAND-MÈRE.

Nabintu: Elle m’a toujours dit qu’elle me préparait à être une bonne femme.  Et en fait, les gens, ils exigent toujours aux femmes de sourire. Sourire face au danger, au mal-être, à la violence. Sourire même face à la mort.

Nabintu: Messieurs dames, messieurs dames, ce texte n’est pas une plainte, non, c’est un cri. Les cris de toutes ces femmes que vous avez traitées de vulnérables, d’incapables ou de coupables…Toutes celles qui par votre faute n’ont pas cru en elles.

À PREMIÈRE VUE, NABINTU ÉTAIT DONC UNE ENFANT DOCILE, SAGE COMME UNE IMAGE. MAIS À L’ÉCOLE…C’ÉTAIT UNE TOUTE AUTRE HISTOIRE.

Nabintu: J’étais très agressive. J’étais prête à m’en prendre à qui me cherchait.

COMME LORS D’UN INCIDENT, EN 3e ANNÉE DE COLLÈGE. C’EST L’HEURE DE LA RÉCRÉATION. NABINTU VA AUX TOILETTES AVEC UNE COPINE, HISTOIRE DE SE RAFRAÎCHIR.

Nabintu: Quand on rentre juste après, il y a un camarade à moi qui était très grand de taille. Ça faisait qu’il voulait toujours s’en prendre aux plus petits. Et moi, je rentre des toilettes avec mon amie, Merveille et là on se rend compte qu’il a pris notre collation. J’essaie de lui demander calmement: Est-ce que, est-ce que tu peux s’il te plaît nous rendre notre collation?Il a dit: “Bah non non, je ne veux pas et tu vas rien faire”. C’était comme un rappel, en fait, c’est ce que j’entendais très souvent chez moi. “T’es juste une fille, tu peux rien faire.” J’ai comme une force et je le bouscule. Tout le monde dans la classe est choqué. Il y a eu comme un excès de bataille interne en moi qui est ressorti.

ALERTÉ PAR LE BRUIT, LE PROFESSEUR DE FRANÇAIS DE NABINTU VIENT AUX NOUVELLES.

Nabintu: Je m’attendais à être punie, en fait,  puisque justement j’avais eu recours à la violence. Mais là, ben mon prof, il me dit: “Mais en fait, tu ne te laisses pas faire, t’es une vraie tête de mule et ce genre de femmes, on les appelle les féministes.” C’est ce que mon prof il me dit.Et là, il m’explique, en fait, c’est des femmes qui se battent pour d’autres femmes, qui se battent pour que  les autres femmes comme elles ne soient pas traitées injustement. Et là, je me dis, oh, c’est vrai que je veux, je veux en faire partie. Je veux en être une.

NABINTU SE MET À ESSAYER DE MIEUX COMPRENDRE CE MOT, FÉMINISTE.

Nabintu: J’ai volé beaucoup de fois les téléphones de mes frères pour faire des recherches féministes. “Qu’est-ce que que ça veut dire? Est-ce qu’il y en a des féministes à Goma? Est-ce qu’il y en a dans mon pays?”

Et j’étais un peu choquée puisque quand j’ai tapé “féministe”, bah  on me ramenait que des femmes qui n’étaient pas de mon pays, on me ramenait des écrivaines de l’ancien temps, elles étaient toutes blanches, ce qui faisait que je ne me reconnaissais pas forcément. Du coup, j’avais l’impression que j’étais la seule.

MAIS NABINTU RÉALISE RAPIDEMENT QU’ELLE A QUELQUE CHOSE EN COMMUN AVEC CES FÉMINISTES DES GÉNÉRATIONS PASSÉES ET DE PAYS LOINTAINS.

Nabintu: L’écriture, mon art, c’est parmi l’une des choses qui m’ont permis à tenir le coup, puisque en moi il y avait beaucoup de violence, il y avait beaucoup de questions sans réponse et j’écrivais beaucoup. J’écrivais ce que je ressentais, j’écrivais ce que je vivais.

UN DIMANCHE À L’ÂGE DE 15 ANS, NABINTU RENCONTRE UN ÉCRIVAIN À LA PAROISSE. IL S’APPELLE PATRICK ET IL A UNE TOUTE PETITE MAISON D’ÉDITION. NABINTU LUI FAIT LIRE QUELQUES UNS DE SES RÉCITS. PATRICK VEUT IMMÉDIATEMENT LES PUBLIER.

Nabintu: Deux semaines plus tard, je m’en rappellerai toujours.Je suis à la cuisine un soir avec une petite lumière de bougie puisqu’il n’y avait pas d’électricité dans notre quartier. Et là, je [00:26:45] suis assise en pagne. Ma grand mère m’a toujours dit: “Une femme, ça met des pagnes à la cuisine!” Et là, il y a mon petit frère qui vient et me dit “il y a un homme qui te cherche.” La première fois de ma vie qu’un homme vient me chercher chez moi. Je me dis: “C’est la mort, ma grand-mère elle va me trucider après ça!”

C’ÉTAIT PATRICK, QUI AVAIT DES NOUVELLES POUR NABINTU ET SA FAMILLE.

Nabintu: Il me dit: “Je veux parler à ton responsable.” Finalement, ma grand-mère accepte de lui parler au salon. Et je m’assois. Et il dit “bah, voilà. Je viens vous annoncer que votre fille, elle sort son livre, demain.”

LA GRAND-MÈRE DE NABINTU N’EN CROIT PAS SES OREILLES. PATRICK LUI DEMANDE LA PERMISSION D’ALLER CHERCHER NABINTU À L’ÉCOLE LE LENDEMAIN, POUR CÉLÉBRER LA SORTIE DE SON LIVRE À LA MAISON DES JEUNES DU QUARTIER.

Nabintu: Ma grand-mère, elle dit: “Non. Non, comment ça, elle sort un livre? Vous l’emmenez où? Pourquoi? Est-ce que c’est important? Pfff!” Heureusement, mon grand-père qui était là, il avait  un regard un peu évolué et il a dit: “Ouais, mais c’est bon. Laisse-la quand même faire. Une fille, écrire un livre, c’est quand même pas mal, non?”

LE LENDEMAIN, NABINTU MET ENFIN LA MAIN SUR UNE COPIE DE SON PREMIER MANUSCRIT. ELLE RENTRE À LA MAISON POUR LE MONTRER À SA FAMILLE.

Nabintu: Tous mes frères se le passent en train de le lire. Et le lendemain, je pars avec à l’école et mon prof de français, celui qui m’a donné le mot même “féministe”, je le lui montre et il l’achète. Je les vendais à cinq dollars. Il me donne 20 dollars. À l’époque, c’était une fortune.

C’EST LA PREMIÈRE FOIS DE SA VIE QUE NABINTU A SON PROPRE ARGENT. AVANT ÇA, QUAND ELLE DEMANDAIT DE L’ARGENT À SA GRAND-MÈRE, MÊME POUR DE SIMPLES SERVIETTES HYGIÉNIQUES.

Nabintu: Elle me disait: “Pffffff débrouille toi, je n’ai pas d’argent.”

ALORS, LORSQU’ELLE COMMENCE À RECEVOIR L’ARGENT DE SON LIVRE, NABINTU EST RAVIE DE NE PLUS DÉPENDRE DE PERSONNE POUR LA DÉPANNER CHAQUE MOIS.

Nabintu: Je me dis: “Ah ouais, ça fait du bien de gagner de l’argent! Je veux devenir riche. Je veux en gagner plus!”

DANS LES SEMAINES QUI SUIVENT, NABINTU DEVIENT UN GENRE DE PHÉNOMÈNE LOCAL. DANS LES MÉDIAS, ON PARLE D’ELLE COMME “LA PLUME DE GOMA”, “UNE JEUNE ÉCRIVAINE STAR”.

Nabintu: C’est un rêve qui se concrétise!

MAIS DEUX ANS PLUS TARD, LA NOUVELLE VIE DE NABINTU EST BOUSCULÉE. L’ÉRUPTION DU VOLCAN NYIRAGONGO PLONGE NABINTU AU COEUR DE LA VIOLENCE DE SON PAYS ET DE LA RÉALITÉ DES FEMMES DE SA RÉGION. ELLE VOIT SOUDAINEMENT L’ÉTAU SE RESSERRER AUTOUR D’ELLE.

Nabintu: J’ai vu des gens fuir, des enfants pleurer, des femmes avec un enfant au dos, un autre à la main, parfois un enfant devant, un autre derrière. J’aurais bien aimé aider. Mais moi je ne pouvais pas parce que j’avais une petite soeur. Et là je ressens le poids d’être une mère. Je me dis: “Mais, j’ai une responsabilité!”

MALGRÉ LES SECOUSSES ET LES ÉCHAPPÉES DE GAZ VOLCANIQUE, LE QUARTIER DE NABINTU EST ÉPARGNÉ PAR LA LAVE. MAIS D’AUTRES ZONES N’ONT PAS EU LA MÊME CHANCE. LA POPULATION DES ENVIRONS SE RÉFUGIE DANS DES ÉCOLES ET DES ÉGLISES. D’AUTRES FAMILLES S’ENTASSENT DANS DES ABRIS DE FORTUNE, FABRIQUÉS AVEC DU BOIS ET DES BÂCHES. RAPIDEMENT, LA NOURRITURE ET L’EAU VIENNENT À MANQUER AUX FAMILLES DÉPLACÉES.

Nabintu: C’est un sérieux problème et là je me dis “qu’est-ce que je peux faire”? Un soir, je suis à la maison et je vois un ami m’ajouter dans un groupe qui s’appelait “Allo bouillie”.

L’AMI DE NABINTU FAIT PARTIE DE “GOMA ACTIF”, UN GROUPE DE JEUNES QUI ORGANISENT DES ACTIONS CIVIQUES À TRAVERS LA VILLE.

Nabintu: C’était en fait, une assistance aux personnes qui ont tout perdu à cause du volcan. Il y a plein de jeunes artistes, activistes, étudiants. Et c’était fort pour moi. Je me dis: “Ah, je vais aller aider.”

UN MATIN, TRÈS TÔT, NABINTU REJOINT LE GROUPE AU STADE DE L’UNITÉ DE GOMA. ENSEMBLE, ILS PRENNENT LE BUS POUR ARRIVER JUSQU’AU CAMP DE DÉPLACÉS DE KAYEMBE, AU NORD DU CENTRE VILLE.

Et on arrive là-bas. C’est la première fois pour moi, et on commence à préparer la bouillie. On allume du bois, des grosses casseroles.

NABINTU APPREND QUE LA BOUILLIE EST RÉSERVÉE AUX ENFANTS. MAIS, ELLE RÉALISE RAPIDEMENT QUE LES MÈRES N’ONT RIEN À MANGER NON PLUS.

Nabintu: Elles m’ont expliqué qu’elles n’en pouvaient plus. Et j’ai compris l’urgence, en fait. J’ai négocié avec l’ami, on leur a servi de la bouillie. Elles étaient heureuses. Pas, je ne dirais pas heureuses, mais un peu soulagées. Et moi, je me suis sentie quand même humaine.

APRÈS CETTE PREMIÈRE VISITE, NABINTU RETOURNE RÉGULIÈREMENT AU CAMP AVEC SES AMIS. À CHAQUE FOIS, ELLE ESSAIE DE SERVIR DE LA BOUILLIE AUX MAMANS. ET AU FIL DU TEMPS UN LIEN SE TISSE ENTRE ELLES.

Nabintu: C’est des femmes qui avaient beaucoup de choses à dire. Elles se racontaient plein d’anecdotes. Et ça, c’est quelque chose qui a particulièrement attiré mon attention. C’est vrai qu’on leur servait de la bouillie, mais comment elles allaient ces femmes-là? On en parlait très rarement. Et là, une fois, j’arrive et en attendant que la bouillie elle soit prête, en attendant qu’on les serve, je leur demande “est-ce que ça va”?

NABINTU TROUVE UN ENDROIT POUR QUE LES FEMMES PUISSENT S’ASSOIR ET CONTINUER À RACONTER LEURS HISTOIRES. AU COURS DES MOIS QUI SUIVENT, NABINTU SUIT DES FORMATIONS AVEC DES ONGS POUR APPRENDRE À ANIMER DES GROUPES DE DISCUSSIONS AVEC LES FEMMES DES CAMPS. ELLE PEUT AINSI CONTINUER À LEUR OFFRIR UN ESPACE POUR PARTAGER LEURS HISTOIRES.

MAIS EN MARS 2022, LE GROUPE REBELLE DU M23 LANCE UNE OFFENSIVE SUR DES VILLAGES DU NORD DE LA PROVINCE. SELON L’UNICEF, PLUS DE 200 000 DÉPLACÉS SE JOIGNENT AUX 500 000 PERSONNES VIVANT DÉJÀ DANS LES CAMPS AUX ALENTOURS DE GOMA.

LES CAMPS OÙ NABINTU ORGANISE SES ACTIVITÉS SONT PLEINS À CRAQUER.

Nabintu: Et on ajoute ce groupe là de femmes déplacées à nos conversations. Maintenant t’as un autre groupe de femmes beaucoup plus traumatisées. Un groupe de femmes qui fuyaient et bam, paf! Une balle dans la tête de son mari, une balle dans la tête de son fils.

C’est des femmes qui, qui n’ont pas eu l’occasion de pleurer. Et quand autour de nos causeries on commence à parler et qu’elle a enfin l’occasion de, de lâcher prise et de pleurer, je me rends compte à quel point ces conversations-là sont importantes.

EN SEPTEMBRE 2024, NABINTU ET SON AMI HENRI SE RENDENT AU CAMP DE KANYARUCHINYA, À DIX KILOMÈTRES DU NORD DE GOMA. LE CAMP, BÂTI SUR LES FLANCS DU VOLCAN, SURPLOMBE LA VILLE. IL EST ENTOURÉ DE CHAMPS ET DE FORÊTS.

CE JOUR-LÀ, NABINTU, HENRI, ET DEUX AUTRES COLLÈGUES SONT CENSÉS LANCER UNE CAMPAGNE DE SENSIBILISATION SUR L’ÉDUCATION DES FILLES. MAIS, À LEUR ARRIVÉE…

 Nabintu: Là, je viens d’arriver à l’école où je dois travailler. Mais j’ai très peur parce que je viens d’assister à un drame, à une école qui est à deux pas, un enfant a été tué par arme.

UN ÉLÈVE DE 14 ANS A ÉTÉ ATTEINT DE DEUX BALLES À LA TÊTE.

Nabintu: Je ne sais pas comment est ce que je vais tenir la session d’aujourd’hui. En plus, je marche à pied et je vois passer sur moto des civils armés et qui sont prêts à faire du mal à tout le monde.

L’ATMOSPHÈRE EST TENDUE. NABINTU VOIT DES GENS SORTIR LE CORPS DE L’ÉLÈVE DE L’ÉCOLE. SOUDAIN, LA SOEUR DU JEUNE GARÇON ARRIVE SUR LES LIEUX. VOYANT LE CORPS SANS VIE DE SON FRÈRE, ELLE TENTE DE SE JETER SOUS UNE VOITURE. DES PASSANTS L’EN EMPÊCHENT. MAIS NABINTU EST SOUS LE CHOC.

NABINTU ET SON COLLÈGUE REJOIGNENT LE RESTE DE LEUR ÉQUIPE À L’ÉCOLE OÙ DOIT AVOIR LIEU LEUR ACTIVITÉ. NABINTU LEUR RACONTE TOUT. SES COLLÈGUES ESSAIENT DE LA CALMER EN LUI DISANT QUE TOUT VA RENTRER DANS L’ORDRE.  MAIS À PEINE QUELQUES MINUTES PLUS TARD… UNE FUSILLADE ÉCLATE TOUT PRÈS DE L’ECOLE.

Nabintu: Avec mes collègues, on se dit c’est pas prudent de rester ici vu qu’il y a une fenêtre. On va s’isoler dans la pièce d’à côté qui est vide.

PENDANT UN INSTANT, LES CHOSES SEMBLENT SE CALMER. PUIS…LES COUPS DE FEU REPRENNENT.

Nabintu: C’était horrible. Je me rappelle de m’être allongée par terre et mon collègue qui s’est allongé au dessus de moi pour me protéger. Et je me suis bouché les oreilles pour ne pas entendre ce ce qui se passait, mais c’était tellement fort et ça a duré des minutes, et c’était insupportable.

LA PETITE PIÈCE SE REMPLIT DE GENS QUI SE SONT RÉFUGIÉS DANS L’ÉCOLE. LA PORTE DE LA PIÈCE NE SE FERME PLUS.

Nabintu: Et là je me suis dit c’est bon, c’est, je pense que c’est ma fin.

UNE FEMME SE LÈVE POUR ALLER VOIR CE QUI SE PASSE À L’EXTÉRIEUR. NABINTU SE REND COMPTE QU’ELLE EST ENCEINTE. ELLE TENTE DE LA RETENIR.

Nabintu: Je lui dis: “Mais Madame, vous êtes enceinte!” Mais elle est tellement calme et dit que “Ça va. C’est pas bien grave.” Ça veut dire que pour elle, c’est la routine en fait. Et ça, ça me fait réaliser que notre pays, il a brisé et traumatisé tellement de gens, qu’aujourd’hui je pense que la paix, c’est un concept tellement abstrait et éloigné pour eux.

APRÈS PLUSIEURS HEURES, LE CALME REVIENT. MAIS DANS LE QUARTIER, LES GENS SONT INDIGNÉS ET DES ÉMEUTES ÉCLATENT. NABINTU ET SES COLLÈGUES RÉUSSISSENT À QUITTER KANYARUCHINYA DANS UN CORBILLARD, LE SEUL VÉHICULE QUI A LE DROIT DE CIRCULER. UNE FOIS RENTRÉE À GOMA, NABINTU ENREGISTRE SES RÉFLEXIONS.

Nabintu: Je suis en train de réaliser que je n’ai jamais eu aussi peur. Je ne pensais plus pouvoir revoir mes proches et tous les gens que j’aime. Aujourd’hui, je pensais que j’allais y laisser ma peau. C’est un sentiment d’impuissance, j’ai envie d’aider, j’ai envie de venir en aide à ces personnes là, mais ce pays, mais cette ville ne me le laisse pas le faire.

QUAND NOUS AVONS APPRIS CE QUE NABINTU AVAIT TRAVERSÉ, NOUS AVONS PRIS CONTACT AVEC ELLE. NOUS LUI PARLONS DEUX JOURS APRÈS LE DRAME. ELLE SEMBLE FAIRE FACE À UN DILEMME IMPOSSIBLE.

Nabintu: Je me pose vraiment les questions: jusqu’où est-ce que je suis prête à aller? Est ce que je suis prête à rentrer là-bas? J’ai très peur. Mais je pense que ça va mieux. C’est une campagne qui me tient vraiment à cœur. J’aimerais beaucoup la faire puisque j’ai espoir que ça peut changer la donne.

POUR METTRE DE L’ORDRE DANS SES IDÉES, NABINTU SE TOURNE VERS SON AMI D’ENFANCE: L’ÉCRITURE.

Nabintu: Y’a tout qui bouillonne dans ma tête. Mais en écrivant, je me rends compte que je suis juste une fille qui, qui est brisée par ce qui se passe dans ce pays, une fille qui a peur, mais une fille qui a beaucoup à donner. Et ça, ça implique de prendre des décisions difficiles, parfois.

MAIS LE 25 JANVIER DERNIER, LORSQUE GOMA TOMBE AUX MAINS DU M23, LE DANGER RATTRAPPE FINALEMENT NABINTU.

Nabintu: Ça fait maintenant une semaine que je suis enfermée à la maison. Je suis à peine sortie. L’état dans lequel les rues étaient après les affrontements, après ces trois derniers jours, était horrible. Il y a plein de gens qui ont perdu la vie. Depuis l’arrivée des rebelles, il y a tout qui a dégénéré. Il y a plein de prisonniers qui sont maintenant libres. Il y a plein de miliciens, il y a plein de civils armés. Et jusque-là, rien n’est sous contrôle, à mon avis. Et  les femmes ne sont pas en sécurité. Je ne me sens pas en sécurité.

LES JOURNAUX RAPPORTENT PLUS DE 3 000 MORTS. DES OBSERVATEURS INTERNATIONAUX SIGNALENT AUSSI UNE GRAVE MONTÉE DES VIOLENCES SEXUELLES CONTRE LES FEMMES. LES CAMPS DE DÉPLACÉS OÙ TRAVAILLAIT NABINTU IL Y À PEINE QUELQUES SEMAINES ONT ÉTÉ DÉSERTÉS.

Nabintu: Si j’avais l’occasion de lui dire quelque chose à cette Nabintu là qui est partie pour la première fois, dans cette zone dite rouge, dans les camps des déplacés, dans les Nyiragongo, je pense que je lui dirais de foncer, parce que son travail est important et essentiel encore plus aujourd’hui avec cette guerre qui a éclaté. Une fois de plus, aider ces femmes-là à se relever, aider ces jeunes filles-là à se relever.

MAIS REPRENDRE LE TRAVAIL, POUR LE MOMENT, EST TOUT SIMPLEMENT IMPOSSIBLE. L’ESPOIR S’AMENUISE AU FIL DES JOURS.

Nabintu: Et j’espère que tout rentrera dans l’ordre bientôt. Et que je retrouverai finalement ma ville que j’aime tant

JE M’APPELLE JÉRÉMIE MUPEPE. CET ÉPISODE A ÉTÉ PRODUIT PAR JO JACKSON ET CLÉMENCE PETIT-PERROT. MARTINE CHAUSSARD EST NOTRE ÉDITRICE. JO JACKSON EST NOTRE DIRECTRICE DE PRODUCTION. MONTAGE PAR JO JACKSON ET MIKE RAHFALDT. MUSIQUE PAR QHAMANI SAMBU CHEZ EDIBLE AUDIO AU CAP, EN AFRIQUE DU SUD. CET ÉPISODE DE RADIO WORKSHOP NE SERAIT PAS POSSIBLE SANS LE SOUTIEN FINANCIER DE 11TH HOUR PROJECT. VISITEZ NOTRE SITE SUR RADIOWORKSHOP.ORG POUR OBTENIR PLUS D’INFORMATIONS ET POUR SOUTENIR NOTRE TRAVAIL.