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Lesedi: Lesedi here. We’re back with another podcast episode in French. For those of us whose French is a bit – rusty – you can listen and follow along with English subtitles on YouTube… This story is last in our three-part series featuring the city of Goma, in the east of the Democratic Republic of Congo. It takes us back to early 2025, when the city was taken over by a rebel group called the M23. We meet Feza, one of the few trained psychologists in the city. In response to the chaos, Feza opens a therapy practice in the back of a cinema to treat what she calls an epidemic of post-traumatic stress. Please take care as this episode discusses violence and sexual assault.
Jérémie: Avant de débuter, un avertissement: cet épisode parle de violence et d’agressions sexuelles.
Jérémie: Le dernier dimanche de janvier 2025, Feza s’est rendue compte que la guerre était arrivée aux portes de Goma. Elle était à la messe. Au lieu de céder à la panique, elle a pensé que le plus important, c’était de garder son calme. Respirer.
Feza: J’étais à l’église. Il y a un papa de notre quartier de l’église qui était venu me chercher, me voir … Il m’a dit: “Est-ce que tu sais qu’à Goma y’a la guerre?” Non moi, je ne voulais pas paniquer. En tant que psychologue, je n’ai pas vraiment cette habitude de paniquer les gens, même s’il y a un grand problème.
Jérémie: Feza Balanga a 33 ans. Elle vit à Goma, dans l’est de la République Democratique du Congo. C’est une région marquée par 30 ans de guerre civile. Et Feza est une des rares psychologues diplômées de la ville. Alors, quand le pasteur demande à tout le monde de rentrer chez soi au plus vite, Feza s’efforce de garder la tête froide.
Feza: Quand je suis sortie de l’église jusque chez moi, y avait pas vraiment beaucoup de monde donc dans la route comme d’habitude. Et c’était vraiment inquiétant. Bon, je me suis donné courage, comme je l’ai toujours fait.
Jérémie: Feza parcourt les rues désertes pour arriver chez elle. Dans la soirée, les premiers tirs se font entendre. Et au petit matin, elle entend les combats s’intensifier à travers la ville.
Feza: Lundi, c’était, c’était vraiment chaud, chaud. De 3h… je peux dire jusqu’à 17 heures, il y avait pas vraiment de pause.
Jérémie: C’est à ce moment-là que Feza commence à se sentir mal…
Feza: Ma tête a fait très très mal. Je n’avais même pas mangé ce jour là, ce lundi là parce que j’avais la tête qui faisait mal. J’avais aussi la nausée, donc c’était vraiment effrayant pour moi, hein, ce n’était pas, ce n’était pas facile. J’avais vraiment peur. Oui.
Jérémie: Ce n’est que le mardi que Feza finit par sortir de chez elle, malgré les bruits de tirs encore tout proches.
Feza: Parce qu’on avait aussi les problèmes de l’eau. Il n’y avait pas d’eau. Il fallait qu’on puisse aller chercher.
Jérémie: Le point d’eau le plus proche se trouve à 3 km de chez Feza. Elle est en route quand soudain…
Feza: Là, euh… à côté de l’hôpital général j’avais rencontré quelques cadavres qui étaient encore là et… c’était vraiment effrayant. Et puis on m’avait dit: “Ah, toi, tu vois, seulement ça!” Il y avait beaucoup qui étaient là.
Jérémie: Feza apprend que la veille, des dizaines de corps avaient été déposés devant l’hôpital.
Feza: Et je m’imagine s’ils étaient par exemple à 20 ou à 30 qui étaient au sol comme ça, qu’est ce que ça allait donner à quelqu’un qui passe là bas?
Jérémie: Feza s’imagine le choc pour les gens qui ont été témoins de cette scène. Le lendemain, quand les rebelles du M23 finissent par prendre la ville, c’est la fin de ce qu’on appelle désormais à Goma “la guerre”. Feza commence à observer les gens autour d’elle…
Feza: Après la guerre, j’ai remarqué qu’il y a beaucoup de gens qui ont des anorexies. Ils n’arrivent pas vraiment à manger très bien.
Jérémie: D’autres, ont du mal à dormir ou à s’exprimer. Ils ont peur de sortir de chez eux. En tant que psychologue, Feza observe aussi des changements de comportements plus profonds.
Feza: Il y a la baisse de l’estime de soi. Et il y a les autres qui ont, qui ont développé l’esprit de vengeance. Voilà.
Jérémie: Les combats sont peut-être terminés à Goma… Mais Feza réalise qu’un autre danger menace la ville: une véritable épidémie de stress post-traumatique. Je m’appelle Jérémie Mupepe, et vous écoutez Radio Workshop en français. À Goma, pendant la “guerre” de janvier 2025, les habitants de la ville sont confrontés à la mort et au viol. Après ce genre d’événement, certains peuvent revivre la scène en boucle ou être constamment aux aguets. On parle alors de trouble de stress post-traumatique. Mais vers qui se tourner, dans une ville en ruine, ou les psychologues se comptent sur les doigts de la main? Depuis le génocide de 1994 au Rwanda voisin, c’est toute la region du nord-kivu, autour de Goma, qui est secouee par des affrontements quasi-permanents. Au fil des ans, la guerre civile fait plus de cinq millions de morts, et des dizaines de millions de déplacés. Feza côtoie cette violence depuis son enfance. Lorsqu’elle a cinq ans, sa famille fuit son village natal de Motema vers la ville de Bukavu. C’est sa mère, Elisa, qui l’aide à traverser cette période.
Feza: Ma maman, elle était vraiment leader de notre maison. Elle était une femme très intelligente. C’est elle qui était vraiment le moteur de la famille.
Jérémie: Elisa était psychologue au sein d’une organisation pour l’émancipation des femmes. À la maison, elle encourageait Feza à parler de ses angoisses et de ses problèmes. Comme, lorsqu’à l’âge de dix-sept ans ……..
Feza: J’étais tombée enceinte. Ça n’était pas facile pour moi parce que j’étais, j’étais un exemple à suivre pour tout le monde dans mon entourage et il y a tout le monde qui disait qu’ils veulent être comme moi. Mais quand j’étais tombée enceinte, c’était vraiment catastrophe et ça m’a beaucoup touché parce que moi même, je ne sais pas comment j’étais tombée dans ce piège.
Jérémie: Malgré tout, sa famille la soutient. Elle l’encourage à finir ses études… .
Feza: Mais dans moi, je n’étais pas vraiment bien parce que j’étais partie contre notre culture. Contre religion…. contre la communauté. Je ne me sentais pas du tout bien.
Jérémie: Sa mère, Elisa, perçoit le malaise de Feza.
Feza: Quand j’ai, j’avais des idées suicidaires ou des idées de quitter la maison… Directement, je ne sais pas comment elle me voyait, mais elle m’approche et me dit que j’ai des mauvaises idées. C’est possible que je peux être encore une bonne femme, si je me respecte et si je reste stable.
Jérémie: Réconfortée par sa mère, Feza reste a la maison jusqu’à la naissance de son fils, en mai 2009. Mais à peine quelques mois plus tard, la mère de Feza décède brusquement. En tant que fille aînée de la famille, Feza se retrouve en charge de ses frères et sœurs, en plus de son nouveau-né. Les mauvaises langues sous-entendent que sa grossesse aurait amené le mauvais sort sur sa famille. A bout, Feza décide de partir. Elle laisse son fils derrière elle. C’est comme ça qu’elle arrive devant le bâtiment du 10e régiment militaire de Bukavu.
Feza: Je voulais intégrer l’armée. Parce que là, j’avais vu: Ah, ok si je suis militaire, personne ne va plus se moquer de moi. Personne ne peut pas parler mal de ma famille ou de moi-même.
Jérémie: Elle demande un entretien avec la personne chargée du recrutement. C’est un vieux colonel. Il écoute Feza lui raconter son histoire.
Feza: Il m’avait dit que: “Tu es une jeune fille. Tu es jolie. Tu as encore beaucoup d’espoir. Tu es comme ma fille. Je ne sais pas si intégrer l’armée peut te donner euh… des choses vraiment faciles.”
Jérémie: Le colonel n’est pas sûr que l’armée soit l’environnement idéal pour Feza. Selon lui, il vaudrait mieux qu’elle continue ses études. Il lui propose même de l’aider à payer ses frais de scolarité, si elle décide de retourner à l’école.
Feza: Ça m’a beaucoup touché. Et là, ça…ça booste mon estime de soi. J’avais compris que: “Ah! C’est possible encore que je peux être une bonne personne. Je peux avoir un bon boulot. Je peux continuer même à étudier, à faire autre chose.” Cet échange-là m’avait donné espoir… Et là c’était vraiment ma première thérapie. Je ne sais pas là où il est maintenant… Que Dieu lui garde (rire) Il était très, très sage, un vieux papa, et il m’a compris avec le cœur.
Jérémie: Alors, plutôt que de s’enrôler dans l’armée, Feza commence à travailler comme assistante psychosociale avec des adolescentes. Elle n’a pas encore de formation, mais elle a le contact facile avec les jeunes.
Feza: Il y avait quelques filles qui avaient déjà des enfants. Et là, j’étais pour les orienter parce que moi aussi, j’avais traversé ce stress-là et ça marchait très bien.
C’est à partir des expériences que j’avais traversées. Ça m’a poussé à faire le counseling ou l’écoute active avec les gens.
Jérémie: En 2018, neuf ans après sa conversation avec le colonel, Feza s’inscrit en psychologie à l’université de Goma. A la fin de ses études, elle devient psychologue dans les camps de déplacés aux abords de la ville. Tous les jours, les gens partagent avec elle leurs histoires de violence, de viols et de pillages. Elle travaille dans les camps pendant sept ans. Mais quand la guerre de janvier 2025 éclate, la plupart des déplacés fuient à nouveau et rentrent dans leurs villages. L’ONG pour laquelle Feza travaille suspend ses activités, et elle perd son emploi. C’est là qu’elle se rend compte qu’on a désormais besoin d’elle a Goma.
Feza: J’avais vu que les gens de Goma sont touchés psychologiquement suite aux balles, suite aux bombes qu’ils avaient vécu. Je me suis décidée: Ah, ok, il faut que j’ai un cabinet ou je dois recevoir les gens qui ont des stress post-traumatiques.
Jérémie: Fin février 2025, Feza utilise ses propres économies pour ouvrir un petit cabinet de psychothérapie à Goma. Elle décide de ne faire payer que ceux qui en ont les moyens.
Feza: Alors, j’avais trouvé que c’est, c’est très nécessaire que le cabinet soit là et à la portée de tout le monde de Goma.
Jérémie: Au début, peu de gens prennent rendez-vous, et ceux qui le font sont méfiants. A Goma comme dans beaucoup d’endroits sur le continent, la psychothérapie est encore souvent perçue comme importée de l’occident.
Feza: Les gens disent que la thérapie c’est pour les blancs. Ça n’existe pas chez nous. Pourtant c’est faux. Ce ne sont pas les blancs qui écoutaient, ces… ces coups de balle. C’est nous. Ce ne sont pas les blancs qui sont violés, maintenant, là c’est nous.
Jérémie: Tous les matins, Feza se rend à pied vers le local dans lequel elle tient ses consultations. C’est une petite pièce, située à l’arrière d’une salle de cinéma. Feza donne rendez-vous à ses patients les jours ou il n’y a pas de projections, pour éviter le bruit et garantir leur anonymat.
Feza: Karibu
Merveille: Merci
Feza: Approchez!
Merveille: Merci
Jérémie: Ce matin, il pleut. Une jeune femme d’une vingtaine d’année replie son parapluie, avant de rentrer dans la salle de consultation. Feza l’invite à s’approcher.
Feza: Ça va?
Merveille: Euh, oui
Feza: Moi c’est madame Feza. Je suis psychologue. Ici c’est un cabinet thérapeutique où nous faisons des accompagnements psychologiques et donc des traitements psychologiques, quoi, des thérapies. Sentez-vous à l’aise si vous avez une histoire à partager, le stress, vous pouvez me dire.
Jérémie: Merveille, dont nous n’utilisons que le prénom, a accepté de nous laisser enregistrer sa première séance avec Feza. Elle est venue sous les conseils d’un ami, mais elle dit qu’elle n’est pas convaincue des bienfaits de la thérapie. Malgré tout, elle commence à parler du jour où les rebelles ont envahi Goma.
Merveille: Du jour au lendemain, tout a changé. Euh… c’était bien sûr un dimanche que tout à commencé. On pensait que c’était passager, mais c’était le contraire.
Jérémie: Merveille parle de l’incertitude des premiers temps face aux combats, de la faim et surtout, des violences qui ont pris place autour d’elle.
Merveille: On a reçu des messages de nos voisines qui étaient violées. Et celles-là qui refusaient… vous savez déjà c’était quoi leur sort. Parce que notre voisine, elle avait refusé et on a tué son père et ses deux frères. Et après, elle a accepté, mais on l’a aussi tuée après.
Jérémie: Feza acquiesce de temps en temps, sans interrompre merveille.
Merveille: Ça faisait peur. On sentait plus rien. La seule sensation qui restait, c’était de croire que demain c’est mon tour et ça peut m’arriver à tout à tout moment. Jusqu’à aujourd’hui, je…j’aime pas voir un homme en tenue militaire, jamais.
Jérémie: La séance dure une heure. Ce n’est que vers la fin que Feza intervient.
Feza: Ce que tu ressens maintenant et par rapport à ton histoire passée, c’est pas vraiment facile. Et c’est quelque chose qu’on ne peut pas éviter. Donc tout le monde était touché par la crise. Tout le monde était touché par le traumatisme, ça il faut savoir.
Jérémie: Ce que feza essaie de faire comprendre à merveille, c’est que ce qu’elle ressent est naturel, voire inévitable, pour ceux et celles qui survivent à la violence. Mais elle explique aussi qu’il existe des outils pour lutter contre le stress.
Feza: Il y a quelques pratiques qu’on peut faire ensemble. Si tu es d’accord avec moi, est-ce que tu es d’accord?
Merveille: Ouais, si ça peut changer au moins ma vie, je suis d’accord.
Jérémie: Feza demande alors à merveille de se concentrer et de fermer les yeux. Dehors, la pluie s’intensifie. Feza fait une démonstration à merveille. Elle inspire profondément par le nez et expire par la bouche.
Feza: …Ok, tu peux faire ça?
Jérémie: Merveille prend plusieurs respirations. A la fin de la séance, elle semble plus détendue.
Merveille: J’imaginais qu’on va me donner des leçons de vie, de morale et tout. Mais ça été…tout le contraire parce que on m’a laissé parler. Je me suis exprimée. Euh… c’est bien parce que c’est à travers ce que j’ai dit que, qu’on a trouvé des solutions.
Jérémie: Et avant de partir, merveille demande un autre rendez-vous.
Merveille: Pour d’autres qui n’ont pas encore franchi cette porte, je leur demande justement de parler. Parce que parler, ça guérit et quand on parle pas, il y a du coup cette chose qui reste à l’intérieur de nous et ça nous détruit du jour au jour.
Jérémie: Pour feza, c’est un signe que merveille a apprécié sa séance. Feza nous explique qu’en quelques mois, elle a vu les effets positifs de son accompagnement. Surtout chez les patients qui font plusieurs séances. Ils arrivent à combattre les symptômes du stress post-traumatique, et ils sont plus résilients. Feza, comme beaucoup de psychologues de Goma, se confie régulièrement à ses collègues. Elle sait que c’est nécessaire pour tenir le coup.
Feza: Moi, si je n’étais pas orientée, si je n’étais pas écoutée, peut être je ne pourrais pas aider les gens que je suis en train d’aider aujourd’hui.
Jérémie: Et des gens, il en reste beaucoup, beaucoup à aider. Feza voit de 10 à 15 patients par semaine. Mais ce n’est rien face au besoin. Goma manque de ressources.
Feza: Si il y avait du financement, on allait former quelques jeunes, des leaders locaux, des leaders religieux, et ils peuvent aussi avoir ces tâches de faire des accompagnements psychologiques aux églises et partout même dans la communauté.
Jérémie: Feza s’inquiète pour l’avenir de Goma.
Feza: Imaginez un enfant qui est né pendant cette période de la guerre déjà, c’est un fruit de traumatisme et cet enfant va aussi grandir avec ses traumatismes and… Et donner ces mêmes tristesses ou stress à ses enfants. Donc, à long terme, s’il n’y a pas vraiment les accompagnements, s’il n’y a pas des orientations qui sont vraiment efficaces, nous serons en train de perdre notre jeunesse.
Jérémie: Mais Feza ne perd pas espoir. Elle voit des gens qui apprennent à faire face aux défis du quotidien malgré leurs traumatismes. Et cela parvient à la réconforter.
Feza: Parce que quand je travaille, j’accompagne quelqu’un et ce patient arrive à avoir des résultats qui sont positifs, ça me guérit directement.
Jérémie: Je m’appelle Jérémie Mupepe. Vous écoutez Radio Workshop.Notre reporter pour cet épisode est Elijah Muweza, un documentariste de Goma. Cet épisode a été produit par Clémence Petit-Perrot. Martine Chaussard est notre éditrice. Jo Jackson est notre directrice de production. Montage par Jo Jackson et Mike Rahfaldt. Musique par Qhamani Sambu chez Edible Audio au Cap, en Afrique du Sud. Cet épisode de Radio Workshop ne serait pas possible sans le soutien financier de 11th Hour Project. Visitez notre site web sur radioworkshop.org pour obtenir plus d’informations et pour soutenir notre travail.